DELORME (P.)

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DELORME (P.)
DELORME (P.)

Delorme – dont on orthographie le nom de plusieurs façons et souvent de l’Orme, Ă  l’exemple de Philibert lui-mĂȘme – a spectaculairement occupĂ© le devant de la scĂšne de son vivant; mort, il n’a cessĂ© d’accaparer les esprits. La trajectoire de sa fortune critique – encore mal Ă©tudiĂ©e – indique clairement la place de cet artiste puissant dans l’histoire de l’architecture française. Pour FrĂ©art de Chambray (1650), «le bonhomme n’estoit pas dessignateur» et «son stile est tellement embrouillĂ© qu’il est souvent difficile de comprendre son intention». Cependant, l’ñge classique, si critique Ă  son Ă©gard, ne peut faire abstraction de sa pensĂ©e thĂ©orique et de sa science de constructeur. Tandis qu’on dĂ©molit l’escalier des Tuileries (en 1664) et le chĂąteau de Saint-LĂ©ger (en 1668), l’AcadĂ©mie, quoique hostile Ă  la «maniĂšre mesquine» de l’architecte, Ă  ses «vilains ornements gothiques» (F. Blondel, Cours , t. IV, 1683), Ă  ses transgressions de la rĂšgle du grand goĂ»t, n’en consacre pas moins plusieurs sĂ©ances Ă  la lecture de ses deux traitĂ©s, les Nouvelles Inventions pour bien bastir et Ă  petits fraiz (1561) et le Premier Tome de l’architecture (1567). Puis vient le temps de l’historiographie qui oblige Ă  nuancer les jugements. En 1787, Dezallier d’Argenville, reconnaissant Ă  Delorme le mĂ©rite d’avoir abandonnĂ© les «habillements gothiques pour [faire] revĂȘtir [Ă  l’architecture française] ceux de l’ancienne GrĂšce», publie la premiĂšre biographie un peu dĂ©veloppĂ©e de Philibert, esquisse un catalogue de l’Ɠuvre qui sera prĂ©cisĂ© par les Ă©rudits du XIXe siĂšcle. La dĂ©couverte en 1854 de l’Instruction par L. Delisle, sa publication en 1860 par A. Berty est un Ă©vĂ©nement. Plaidoyer pathĂ©tique rĂ©digĂ© entre 1559 et 1562 quand, professionnellement foudroyĂ© par la mort du roi, talonnĂ© par ses ennemis, Delorme prĂ©pare sa dĂ©fense, ce document capital Ă©numĂšre dans le dĂ©tail ce que l’architecte a bĂąti et projetĂ©. Les dĂ©couvertes d’archives se multiplient, mais, dĂ©pourvus d’outils pour restituer et analyser des Ă©difices presque entiĂšrement ruinĂ©s, les «archĂ©ologues» piĂ©tinent: les publications qui s’accumulent (une vingtaine d’articles et d’ouvrages autour de 1890) cĂ©lĂšbrent de façon un peu Ă©quivoque une gloire nationale sans que soient Ă©tablies clairement la valeur et la place de l’artiste. Au dĂ©but du XXe siĂšcle, une nouvelle gĂ©nĂ©ration d’historiens, fondant leurs travaux sur une mĂ©thode critique, dressent enfin un portrait prĂ©cis de Philibert. Le travail rigoureux et vivant de H. Clouzot (1910) est encore aujourd’hui la meilleure introduction Ă  l’Ɠuvre de Delorme. A. Blunt (1958), fort d’une Ă©gale connaissance de la France et de l’Italie du XVIe siĂšcle, Ă©largit les perspectives et indique de nouvelles voies de recherche, suivies aujourd’hui avec profit. En effet, portĂ©es par un courant scientifique cohĂ©rent qui a mis depuis dix ans l’accent sur l’architecture française du XVIe siĂšcle, les Ă©tudes delormiennes se sont nettement dĂ©veloppĂ©es. S’aidant d’une instrumentation diversifiĂ©e: l’archivistique, l’archĂ©ologie, la critique des sources littĂ©raires et graphiques, l’astrologie mĂȘme, s’appuyant sur l’analyse fine des bĂątiments, les historiens commencent Ă  mieux comprendre l’Ɠuvre de Delorme.

Une carriĂšre exceptionnelle

La biographie de Delorme, Ă©tablie depuis longtemps, a Ă©tĂ© ponctuellement – mais utilement – retouchĂ©e. Jusqu’ici toujours incertains, les termes de la vie de Philibert sont dĂ©sormais fixĂ©s: nĂ© Ă  Lyon entre le 3 et le 9 juin 1514, Delorme meurt Ă  Paris le 8 janvier 1570. Le thĂšme astral de l’architecte – gĂ©meaux ascendants Mercure et VĂ©nus que, pĂ©nĂ©trĂ© d’astrologie, il se plaĂźt Ă  figurer dans son traitĂ© – ne laisse pas prĂ©sager un morne destin. FormĂ© par son pĂšre, entrepreneur, aux pratiques de la construction traditionnelle, Delorme part en 1533 Ă  dix-neuf ans pour l’Italie, en revient trois ans plus tard. Commencent alors trente ans d’une vie professionnelle intense, avec un apex de 1548 Ă  1559. NommĂ© le 3 avril 1548 par Henri II «architecte du roi, commissaire ordonnĂ© et dĂ©putĂ© sur le fait de ses bĂątiments», Delorme a, onze ans durant, la mainmise absolue sur l’architecture royale – le Louvre exceptĂ©, confiĂ© Ă  Lescot. Il assure la construction et l’entretien des chĂąteaux, des Ă©difices utilitaires, des fortifications de la Bretagne, l’ordonnance des fĂȘtes et des entrĂ©es, et enfin, lourde tĂąche, l’administration et le contrĂŽle financier des travaux, contrĂŽle exercĂ© pour la premiĂšre fois par un homme de mĂ©tier. La surintendance exercĂ©e par Delorme est un Ă©vĂ©nement considĂ©rable dans l’histoire de l’architecture française. L’architecte est partout: pour son plaisir sur les chantiers homogĂšnes et voisins d’Anet et de Saint-LĂ©ger, pour son tourment Ă  Fontainebleau oĂč il doit intervenir ponctuellement, critiquant et modifiant le travail de ses prĂ©dĂ©cesseurs au risque de s’attirer de solides inimitiĂ©s, Ă  Madrid au bois de Boulogne, Ă  Vincennes, Ă  Paris, Ă  Villers-CotterĂȘts, Ă  Coucy, Ă  Chenonceaux, Ă  Limours, Ă  Boncourt... En mĂȘme temps, il Ă©labore des ouvrages stĂ©rĂ©otomiques compliquĂ©s, invente la charpente «à petits bois», expĂ©rimentĂ©e devant le roi en 1555 et aussitĂŽt mise en Ɠuvre Ă  Montceaux et Ă  La Muette, rĂ©dige enfin le traitĂ© pratique des Nouvelles Inventions . Un seul moment de calme dans cette fiĂšvre, au cours des annĂ©es 1553 - 1554, est peut-ĂȘtre utilisĂ© pour un second voyage en Italie. La mort du roi, le 10 juillet 1559, laisse le champ libre aux ennemis de l’architecte: le 12, il est destituĂ© de ses fonctions au profit de Primatice. Delorme vit ces jours sombres comme un chĂątiment; l’homme de cour immodeste et vantard rentre en lui-mĂȘme, l’homme d’Église – il a reçu les ordres majeurs – s’applique Ă  la mĂ©ditation, l’homme de mĂ©tier s’emploie Ă  une conversion intellectuelle, de la pratique Ă  la thĂ©orie. Ce travail intĂ©rieur transparaĂźt dans les pages liminaires et dans maints passages du Premier Tome – si fortement autobiographique – rĂ©digĂ© autour de 1565 et publiĂ© en 1567. En les supprimant des Ă©ditions suivantes (1576, 1626, 1648), les plus diffusĂ©es, les Ă©diteurs du XVIIe siĂšcle ont masquĂ© un aspect essentiel de la vie intĂ©rieure de Delorme et dĂ©formĂ© sa pensĂ©e. Ses recherches sur la «Divine Proportion», dĂ©tachĂ©es de leur contexte, prennent un tour fallacieusement arbitraire. D’oĂč la nĂ©cessitĂ© de lire ce texte dans l’édition originale, dĂ©sormais disponible en fac-similĂ©. Delorme met sans doute Ă  profit son inaction pour effectuer un nouveau voyage en Italie et voir les rĂ©alisations rĂ©centes de Michel-Ange. À son retour, les tensions apaisĂ©es, Delorme rentre en grĂące; la reine Catherine lui confie peut-ĂȘtre l’agrandissement de SaintMaur (1563) et certainement la construction des Tuileries (1564).

Car, il faut le rappeler, Delorme n’a presque ƓuvrĂ© que pour le roi. Sa trajectoire sociale est d’un beau dessin. Son dĂ©part pourrait paraĂźtre modeste: il est fils de maçon, mais l’entreprise familiale est importante – aux dires de Delorme, elle aurait dans les annĂ©es 1530 employĂ© trois cents ouvriers – et travaille pour l’élite de Lyon, alors une des villes les plus vivantes du royaume, plaque tournante entre l’Italie et la France. Le jeune Philibert pĂ©nĂštre dans le cercle des humanistes lyonnais, y acquiert une culture suffisante – mais non sans lacunes (Montclos, Y. Pauwels) – pour, Ă  son arrivĂ©e Ă  Rome, se faire remarquer de Marcello Cervini et du cardinal Jean du Bellay, ambassadeur de François Ier. Par le prĂ©lat, dĂ©sormais son protecteur et bientĂŽt son client, Delorme entre en relations avec le trĂ©sorier des guerres Bullioud (pour qui il modernise la maison de la rue de la Juiverie, Ă  Lyon, 1536), avec
la cour de Diane de Poitiers. En 1547, Delorme, qui travaille Ă  Anet, porte le titre d’«architecteur de Mgr le Dauphin». Sa place est dĂ©sormais aux cĂŽtĂ©s d’Henri II qui ne lui mĂ©nagera pas ses appuis. Le service du roi n’exclut pas celui des princes: au connĂ©table de Montmorency, magistralement servi par Bullant, Delorme ne fournit sans doute que des conseils, mais il est possible (Montclos, «Les Éditions des traitĂ©s de Philibert de l’Orme au XVIIe siĂšcle») qu’il ait travaillĂ© pour le roi de Navarre. Cette clientĂšle princiĂšre lui restera fidĂšle dans l’adversitĂ©: le 9 septembre 1559, deux mois aprĂšs sa disgrĂące, Delorme reçoit de Diane commande de travaux pour son chĂąteau de Beyne. Mais les amis sont aussi les savants, les humanistes: le cher Rabelais, l’ami de la jeunesse lyonnaise et du premier voyage en Italie, Antoine Mizauld, le mĂ©decin mathĂ©maticien qui rĂ©digera les titres de marge flatteurs des deux traitĂ©s, l’imprimeur FrĂ©dĂ©ric Morel qui Ă©ditera ses ouvrages, les artistes de la rue de la Cerisaie Ă  Paris et du quartier neuf voisin, les peintres Luca Penni et Charles Carmoy, le sculpteur Pierre Bontemps, son collaborateur privilĂ©giĂ©. Au contact de la sociĂ©tĂ© raffinĂ©e et riche qu’il cĂŽtoie, Delorme dĂ©veloppe sans doute un goĂ»t de luxe de bon aloi teintĂ© d’égoĂŻsme (il dĂ©pense une somme Ă©levĂ©e pour sa maison de la rue de la Cerisaie mais retarde le plus qu’il peut la reconstruction d’une de ses abbayes). L’architecte ne cessera d’accumuler des bĂ©nĂ©fices (entre 1547 et 1558, il reçoit cinq abbayes et n’en a jamais dĂ©tenu moins de trois en mĂȘme temps jusqu’à sa mort), sollicitera constamment du roi l’attribution de charges et d’offices, pour compenser peut-ĂȘtre le manque Ă  gagner de chantiers difficiles, comme il s’en plaint dans l’Instruction . Il ne semble pas cependant qu’il soit mort riche.

Le champion d’un nouveau professionnalisme

Son souci de sĂ©curitĂ© matĂ©rielle explique sans doute les tracasseries dont on l’importune; il ne justifie pas la haine que certains lui portent. La raison en est ailleurs. Elle est dans la volontĂ© de puissance qui habite Delorme, dans son opiniĂątretĂ© Ă  hausser l’architecture au niveau d’un «art libĂ©ral», Ă  imposer une profession nouvelle, celle d’architecte. Le terme, lorsqu’il apparaĂźt au dĂ©but du XVIe siĂšcle, appliquĂ© Ă  trois Italiens dont LĂ©onard de Vinci, dĂ©signe celui qui dĂ©tient un savoir thĂ©orique. Delorme exige davantage: l’architecte, homme universel, doit possĂ©der non seulement les «lettres», c’est-Ă -dire le bagage philosophique et scientifique de tout humaniste – et en particulier la gĂ©omĂ©trie et l’astronomie grĂące auxquelles l’architecte pourra maĂźtriser l’espace –, non seulement une connaissance approfondie de l’architecture antique – qui suppose un travail personnel de relevĂ©s –, mais encore un savoir pratique sans faille. Ces exigences sont exprimĂ©es en termes forts dans les premiĂšres pages du Premier Tome , illustrĂ©es, comme il se doit pour ce siĂšcle Ă©pris d’hermĂ©tisme, d’une double image emblĂ©matique qui oppose le bon et le mauvais architecte. Delorme peut se permettre de parler ferme: il est orfĂšvre en la matiĂšre. Il connaĂźt le mĂ©tier; il sait mener les ouvriers et conduire un chantier, choisir les bois secs, les bons moellons, arrĂȘter les fondations sur le premier sol de sable rencontrĂ© (comme les fouilles de Saint-LĂ©ger l’ont confirmĂ©). Il sait concevoir et dessiner un bĂątiment, du plan masse au dĂ©tail du lambris. Il sait comment doit ĂȘtre rĂ©digĂ© un devis; il sait, d’une clause ajoutĂ©e au marchĂ©, rĂ©server sa dĂ©cision sur le choix d’un ornement, un profil de moulure, raturant, surchargeant le texte notariĂ© de sa haute et ferme Ă©criture. Mais il y a plus: formĂ© jeune par des ouvriers hautement qualifiĂ©s qui l’ont initiĂ© Ă  l’art du trait jusque dans ses plus vertigineux raffinements, il sait utiliser son art pour faire d’un vieux bĂątiment un logis moderne – le fameux cabinet sur trompe d’Anet rĂ©pond Ă  cette nĂ©cessitĂ©; stĂ©rĂ©otomiste exceptionnellement savant, il connaĂźt assez la gĂ©omĂ©trie et la perspective pour expliciter par le dessin la complexitĂ© tridimensionnelle des voĂ»tes, dessins qu’il trace, qu’il commente, qu’il fait imprimer (livres III et IV du Premier Tome ), prenant ainsi la responsabilitĂ© de les diffuser, rĂ©volution sans prĂ©cĂ©dent dans le monde clos des tailleurs de pierre attachĂ© Ă  la transmission orale de l’arcanium magisterium , le secret des architectes. Delorme possĂšde l’indispensable culture technique et humaniste qu’il a Ă©tĂ© chercher Ă  la source. Ce double bagage, il est sans doute le seul avec Bullant Ă  l’avoir, car Lescot n’est pas homme de chantier. Delorme, convaincu «qu’il y a aujourd’huy peu de vrais architectes» (ÉpĂźtre aux lecteurs, Premier Tome ), ne fait pas mystĂšre de sa supĂ©rioritĂ©. Les lignes sĂ©vĂšres qu’il rĂ©serve aux «faiseurs de pourtraict», habiles Ă  dessiner une façade mais incapables de tenir une truelle, aux maçons sans culture ne pouvaient que lui attirer des inimitiĂ©s tenaces. Ses ennemis ne l’ont pas Ă©pargnĂ©: en le qualifiant de «dieu des maçons», Palissy le blessait au plus vif.

Architecture traditionnelle et architecture moderne

DĂ©barrassĂ©e de son fiel et remise dans une perspective historique large, la relation que Philibert entretient avec le monde des maçons apparaĂźt aujourd’hui comme une des clĂ©s pour comprendre son Ɠuvre et la resituer correctement dans l’histoire. Les travaux de J. M. PĂ©rouse de Montclos sur la place de la stĂ©rĂ©otomie dans l’architecture classique française l’ont montrĂ©. Si Delorme, le pĂšre de la stĂ©rĂ©otomie, a transformĂ© la technique mĂ©diĂ©vale de l’art du trait en une science moderne, c’est parce qu’il est l’hĂ©ritier le plus fidĂšle mais aussi le plus habile d’une pratique romane maintenue vivante par les maçons du midi de la France. Il entretient la mĂȘme familiaritĂ© avec les modes constructifs du monde gothique: en 1548, il couvre la chapelle du chĂąteau de Vincennes de voĂ»tes nervurĂ©es dans la meilleure tradition des appareilleurs du XIIIe siĂšcle. De la tradition française, Delorme retient beaucoup d’autres particularitĂ©s: la travĂ©e verticale de façade, la toiture distincte pour chaque corps de logis, le traitement tricolore des masses (ardoise, pierre, brique).

Cependant, Philibert a l’avantage sur les maçons français non seulement de connaĂźtre la gĂ©omĂ©trie et la perspective, mais aussi d’avoir Ă©tĂ© en Italie. Le but du premier voyage est clair. Le jeune architecte, Ă  l’instar de la PlĂ©iade, est parti chercher dans les ruines antiques les rĂšgles utiles pour revivifier et moderniser l’architecture française. Ce qu’il trouve le bouleverse. Mesurant les fragments d’édifices qu’il pense conçus d’aprĂšs des normes, il dĂ©couvre la prodigieuse diversitĂ© de l’architecture antique. Mais il est aussi captivĂ© par la qualitĂ© de l’architecture contemporaine italienne. À Rome, il a rencontrĂ© Antonio da Sangallo le Jeune – et sans doute frĂ©quentĂ© son atelier, Ă©tudiĂ© ses projets en cours, Ă  moins qu’il n’ait visitĂ© ses chantiers en passant par Florence, Ă©tape essentielle oĂč l’attend le choc michelangĂ©lesque: la chapelle MĂ©dicis, la Laurentienne inachevĂ©es mais fulgurantes d’inventions; avant Venise, il va aussi Ă  VĂ©rone oĂč construit Sanmicheli. Les impressions sont fortes, mais Delorme, soucieux de dĂ©barrasser l’architecture française du poids de l’Italie, ne saurait l’admettre publiquement. La lecture du traitĂ© est rĂ©vĂ©latrice; les livres V Ă  VIII du Premier Tome de l’architecture exposent longuement la vraie leçon qu’il faut tirer de l’étude de l’AntiquitĂ© mais pas un mot n’est dit de l’architecture moderne transalpine. Trois architectes contemporains seulement sont citĂ©s, Bramante, par allusion et pour ĂȘtre critiquĂ©, Serlio et Alberti nommĂ©ment mais Ă  propos de l’architecture antique. MalgrĂ© lui, cependant, Delorme laisse filtrer quelque chose des Ă©motions que l’architecture moderne italienne a fait naĂźtre en lui: deux Ă©lĂ©ments du palais FarnĂšse dessinĂ©s par Michel-Ange – une fenĂȘtre du second Ă©tage sur cour et la
corniche – sont prĂ©sentĂ©s l’un comme une invention personnelle, l’autre comme un fragment d’antique.

Mais quelle influence l’architecture transalpine a-t-elle exercĂ©e sur le bĂątisseur? Blunt, juxtaposant un peu sommairement Ă©difices italiens et Ɠuvres de Delorme, jugeait cette influence importante. Les historiens sont aujourd’hui plus nuancĂ©s dans leurs opinions. Il est vrai que le chĂąteau de Saint-Maur (1541), la premiĂšre grande commande de Delorme, est traitĂ© comme une villa italienne: quatre corps de bĂątiments d’un Ă©tage couverts d’un toit bas, une composition dominĂ©e par les horizontales, un dĂ©cor Ă  fresques. Mais peut-ĂȘtre ce parti italianisant a-t-il Ă©tĂ© suggĂ©rĂ© Ă  l’architecte par son client, le cardinal Jean du Bellay, encore imprĂ©gnĂ© de sa rĂ©cente mission romaine. Car, cinq ans auparavant, Ă  peine revenu d’Italie, Philibert manifestait dĂ©jĂ  la distance qu’il voulait prendre avec les modĂšles, la maniĂšre dont il concevait «à la moderne» et la place qu’il comptait donner Ă  la tradition: Ă  l’hĂŽtel Bullioud, une «rĂ©novation» pleine d’audaces marie un dessin non conventionnel des ordres (Y. Pauwels) Ă  une mise en Ɠuvre hardie.

Plus que des modĂšles, Delorme a rapportĂ© d’Italie des certitudes sur lui-mĂȘme et sur sa force d’invention. Non seulement Ă  mesurer les antiques dĂ©couvre-t-il la valeur de la diversitĂ©, mais encore la voit-il en action, en train de s’exprimer dans le travail de Michel-Ange. La rencontre des deux artistes est dĂ©cisive: la libertĂ© crĂ©atrice dont use le Florentin rĂ©vĂšle Ă  Delorme ses propres capacitĂ©s (J. Guillaume, 1988). La question est donc moins aujourd’hui de s’interroger sur les influences subies que sur les modes de crĂ©ation de Delorme.

L’invention

L’invention, lĂ  oĂč on peut la saisir vivante sur des Ɠuvres conservĂ©es Ă  Saint-Denis, Ă  Anet, apparaĂźt comme le maĂźtre mot de la production delormienne. Elle prĂ©side Ă  toutes les phases du travail de l’architecte, du plan masse au dessin de la mouluration. On doit Ă  V. Hoffmann (1973) d’avoir attirĂ© l’attention sur cet aspect essentiel du gĂ©nie de Philibert. Le plan d’Anet n’est pas, comme le pensait Blunt, une disposition traditionnelle de quatre ailes autour d’une cour quadrangulaire. Les masses articulĂ©es du chĂątelet d’entrĂ©e, fortement saillant sur le fossĂ©, l’accrochage de la chapelle au milieu de l’aile de la galerie, la volumĂ©trie du cryptoportique sont sans prĂ©cĂ©dents dans l’architecture française du milieu du siĂšcle. Sans doute quelques traits sont-ils inspirĂ©s des grands chantiers italiens vus quinze ans plus tĂŽt: Delorme a prĂ©sent Ă  l’esprit le plan de la forteresse de Basso (Antonio da Sangallo le Jeune, 1530) quand il dessine le front antĂ©rieur d’Anet. Mais il est seul avec lui-mĂȘme pour travailler les formes sur le mode qu’il affectionne, celui de l’ambiguĂŻtĂ©. AmbiguĂŻtĂ© des terrasses flanquant le chĂątelet, Ă  la fois espaces de dĂ©fenses et d’agrĂ©ment, ambiguĂŻtĂ© de la chapelle, «chef-d’Ɠuvre» du chĂąteau mais dont le chevet et la coupole sont visibles de la basse-cour uniquement, ambiguĂŻtĂ© d’une façade fortifiĂ©e ornĂ©e de marbres polychromes comme un cabinet d’ébĂ©nisterie, surmontĂ©e de sarcophages-cheminĂ©es, ambiguĂŻtĂ© du dessin d’encadrement des fenĂȘtres de la chapelle, qui paraĂźt avoir Ă©tĂ© sciĂ©. Le jeu croisĂ© des nervures hĂ©licoĂŻdales de la coupole est sans doute un emprunt au temple de VĂ©nus et de Rome Ă  Rome, mais, J. M. PĂ©rouse de Montclos l’a dĂ©couvert, «ce qui est bien de Philibert, c’est que cette mouluration est la projection verticale sur une sphĂšre du dessin en spirale du pavement [...] mettant en reprĂ©sentation le passage du plan au volume»: l’interprĂ©tation traditionnelle simplette – le dessin du pavement, reflet de celui de la coupole – laisse la place Ă  un des plus beaux exemples de la maniĂšre subtile avec laquelle Delorme travaille la complexitĂ©.

L’invention delormienne aborde tous les thĂšmes de l’actualitĂ© architecturale. Celui des ordres n’est pas le moindre. Dans ce moment crucial de la formation du langage de l’architecture classique française, Delorme innove dans l’orthodoxie: Anet, avec son frontispice (aujourd’hui Ă  l’École des beaux-arts), est le premier exemple en France d’une superposition canonique des ordres alors qu’au palais du Louvre, Ă  la mĂȘme Ă©poque, cette superposition ne respecte pas les ordres. Delorme innove Ă©galement dans l’hĂ©tĂ©rodoxie. Le modĂšle de base composite gravĂ© dans le Premier Tome scandalise en effet l’AcadĂ©mie: le chapiteau Ă  deux rangs de lauriers de la chapelle d’Anet n’appartient Ă  aucun ordre rĂ©pertoriĂ©; le traitement d’angle du chapiteau ionique du tombeau de François Ier Ă  Saint-Denis (1547) est Ă  nul autre pareil. Pour Philibert, l’ordre, Ă©lĂ©ment vivant de la composition architecturale, doit s’adapter au contexte. Si des carriĂšres françaises ne peuvent ĂȘtre extraits que des blocs de pierre de petites dimensions, l’architecte renoncera de bon cƓur aux colonnes Ă  fĂ»t monolithe si apprĂ©ciĂ© des Italiens; il traitera les ordres selon un «mode français», des tambours assemblĂ©s et baguĂ©s pour masquer les joints (chapelle de Villers-CotterĂȘts, 1552, Tuileries, 1564). À la question de la chapelle sur plan centrĂ©, qui occupe l’Italie depuis longtemps mais Ă  laquelle la France n’apporte, depuis le dĂ©but du siĂšcle, que des rĂ©ponses balbutiantes, entachĂ©es d’italianisme, Delorme donne quatre solutions magistrales, toutes diffĂ©rentes, fondĂ©es sur des recherches volumĂ©triques et stĂ©rĂ©otomiques qui ne doivent rien Ă  l’Italie. Des trois chapelles d’Anet, du parc de Villers-CotterĂȘts, de Saint-LĂ©ger (entre 1500 et 1555) conçues Ă  partir de variations sur le cylindre et le carrĂ©, seul le plan de la premiĂšre est trĂšs Ă©laborĂ©; ces formes gĂ©omĂ©triques entraĂźnent en Ă©lĂ©vation des constructions savantes de coupoles extradossĂ©es en couverture, telle la chapelle du parc de Saint-Germain (1555, dĂ©truite) dont l’élĂ©vation est enfin attestĂ©e par la dĂ©couverte d’un dessin (W. Hoffmann). La rĂ©ponse de Delorme au problĂšme du plan Ă  quatre appartements identiques, lui aussi venu d’Italie, n’est pas moins neuve: il propose, Ă  Saint-LĂ©ger, un dessin de «cellule» Ă  la fois standardisĂ©e et d’une grande souplesse d’adaptation au contexte. Son invention s’exerce aussi dans des domaines traditionnels qui ne semblaient pas rĂ©clamer l’innovation, la maçonnerie et la charpente. Delorme bouleverse Ă  la fois l’une et l’autre: son travail thĂ©orique et pratique sur la stĂ©rĂ©otomie lui permet de dĂ©duire du clavage des arcs une application pour l’assemblage des petites piĂšces de bois standardisĂ©es. En 1555, il invente un systĂšme de charpentes lĂ©gĂšres, peu coĂ»teuses puisqu’il Ă©limine les grandes poutres et les assemblages compliquĂ©s. De ce systĂšme, qui permet les grandes portĂ©es, sont issues, Ă  travers les applications de la fin du XVIIIe siĂšcle, les charpentes mĂ©talliques du XIXe siĂšcle.

Cependant, la disparition presque totale de l’Ɠuvre de Delorme limite la connaissance qu’on peut avoir de son art. Complexes, savantes, riches, imprĂ©vues, les inventions de Delorme Ă©chappent Ă  la restitution prĂ©cise. Celle, rĂ©cemment tentĂ©e, de l’escalier des Tuileries ne donne dĂ©jĂ  plus satisfaction Ă  ses auteurs. Les fouilles de Saint-LĂ©ger n’ont rien rĂ©vĂ©lĂ© qui permette de savoir de quelle maniĂšre – Ă  n’en pas douter nouvelle – Delorme avait combinĂ© la brique et la pierre en façade, avait dessinĂ© le dĂ©cor moulurĂ© de cet austĂšre chĂąteau. La leçon que nous recevrions aujourd’hui de Philibert avec le plus de plaisir, l’art maĂźtrisĂ© d’une mouluration savante, neuve, parfaitement conçue et rĂ©alisĂ©e, nous devons nous rĂ©signer Ă  ne pouvoir la suivre dans sa totalitĂ©.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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